Hiver 1995. Poitiers. Le rapport du Commissariat Général du Plan est sorti depuis peu. Il demande aux chercheurs universitaires d’investir le champ de l’intelligence économique. En sciences de l’information et la communication, des travaux existent déjà ; en sciences économiques, personne ne s’est hasardé à engager un doctorat sur le sujet. Guy Massé, mon collègue, a raison : si le terrain est vierge, il y a un vrai travail de recherche à faire, original, ouvert. Je suis tenté mais je dois y réfléchir.

Printemps 1995. Guy Massé a accepté de diriger mon doctorat. Je peux compter sur la pertinence de ses critiques et la rigueur de sa pensée. Je me lance dans la grande aventure : une thèse sur l’intelligence économique. Terrain de recherche, la grande distribution. Une revue professionnelle a accepté de m’aider à disposer d’informations. Automne 1995. Depuis le printemps, je passe tous mes week-ends et mes vacances à lire des ouvrages de professionnels, des articles de journalistes, des articles scientifiques d’économistes et de gestionnaires. Je suis convaincu que l’intelligence économique est transdisciplinaire. Il faut l’assumer dans ma démarche de recherche.

Eté 1996. J’abandonne l’idée de travailler sur la grande distribution car mes lectures ont avancé et la question qui me taraude n’est pas réservée à ce seul secteur d’activité. Quel est l’environnement que l’entreprise doit appréhender par une démarche d’intelligence économique ? Quel est cet environnement pertinent que ni le marché, ni le secteur – j’en suis sûr – ne décrivent ? Qu’est-ce qui le caractérise ? Pas de vacances encore cette année. Il faut avancer.

Février 1997. Les choses se décantent. L’environnement pertinent est incertain et turbulent, d’où le problème de l’appréhender par des approches classiques. La question de l’incertitude a déjà été abordée par beaucoup d’auteurs ; j’en termine la synthèse et j’extrais ce qui me semble essentiel. Sur la turbulence, peu de choses. Ma réflexion sera originale. Je commence à envisager les aspects de l’intelligence économique à développer pour aborder de tels environnements.

Septembre 1997. J’ai travaillé comme un fou tout l’été. Mais le résultat est là : j’ai conçu une batterie d’outils d’analyse qui doit permettre de décrire la représentation que se fait une équipe de direction de son environnement. C’est là la clé : apporter une réponse d’intelligence économique à partir de l’imaginaire de menaces et d’opportunités qui peuple le cerveau des dirigeants et non pas chercher à leur imposer une vision externe. J’ai mis au point une méthode, des indices, des matrices. Il faut tester cela.

Mars 1998. J’ai eu de la chance. L’interprofession du bois en Poitou-Charentes a bien voulu servir de terrain d’application à ma méthode. J’ai pu tester la démarche à quatre reprises dans des entreprises différentes. C’est opérationnel ! Et les résultats sont très positifs : on peut cartographier les représentations d’une équipe, sa posture vis à vis de l’environnement. La rédaction avance bien. L’intelligence économique de l’environnement pertinent prend sa forme. Il y sera question d’organisation, de réseaux, d’information, d’appropriation de l’environnement. Si tout va bien, je soutiendrai avant la fin de l’année.

Septembre 1998. Dernière relecture. Encore un été où je n’ai pris que deux jours de repos, le 14 juillet et le 15 août. Le reste du temps, 8 heures par jour, week-end compris, avec le chat sur les genoux, sinon il s’installe sur mes feuilles et je ne peux plus travailler. Pas le choix. Guy a tout relu en détail. Nous avons discuté point par point. Il m’a proposé un nouveau titre. Il reste à constituer le jury. Je le veux mixte, pour être cohérent avec ma démarche et mes convictions. Il y aura deux professeurs d’économie, deux professeurs de sciences de gestion et un grand professionnel, François Jakobiak.

Novembre 1998. Les rapporteurs ont émis un avis favorable à la soutenance. Depuis le début, ma femme a pris en charge tout ce que je ne pouvais plus faire. Jusqu’au bout. Elle organise la soutenance dans tous ses aspects matériels : le lieu, les appels téléphoniques pour fixer une date. Un membre du jury a proposé distraitement la date du 25 décembre. Ma femme : « vous ne pensez pas que vous souhaiterez être en famille ce jour là ? C’est noël ! » Cela me permet de me concentrer sur la préparation de la soutenance elle-même. Sans elle, ce serait double peine. Une thèse, d’une certaine façon, cela s’écrit à deux.

23 décembre 1998. Quatre heures et demie de soutenance. Je suis vidé. Lauriers et critiques. Le sujet est neuf, donc prête à discussion de fond et de méthode. Un rapporteur a trouvé ma définition de l’intelligence économique « particulièrement pertinente » ; un autre membre du jury n’a pas été convaincu du tout ! Ma démarche de découverte de l’environnement pertinent a convaincu. François Jakobiak m’a dit que j’avais ouvert la voie universitaire en matière d’intelligence économique. Son avis est important pour moi. Globalement, ma démarche d’intelligence économique est appréciée. Mention très honorable et félicitations. Ouf.

Printemps 2002. Qualifié en 71e section. Faire la première thèse en intelligence économique a bien failli signer la fin de ma carrière universitaire. Faire une thèse qui marie économie et gestion ? Une thèse transversale ? Sur un sujet inédit ? Cela a fait de moi un chercheur insuffisamment orthodoxe pour les économistes, pas assez tourné sciences de gestion pour les gestionnaires. « Et puis, voyez-vous, votre bibliographie ne comporte pas assez de textes académiques.» « Cher ami, oubliez-vous qu’il n’existait quasiment pas de textes académiques en intelligence économique à l’époque dans ce domaine ? » A ce stade là, il fallait trouver une section disciplinaire ouverte à cette nouveauté qu’est l’intelligence économique. Nicolas Moinet m’a convaincu : ce sont les sciences de l’information et de la communication car, à bien y regarder, elles sont au cœur de mon travail. Il a su le voir et me le conseiller. Jacques Debord, économiste pourtant, qui fut le premier à me faire confiance en me recrutant et en m’impliquant dans l’institut, m’a lui aussi encouragé dans cette voie. Pierre Fayard, enfin, depuis son poste d’observation de professeur en sciences de l’information et la communication, directeur de l’équipe de recherche de l’ICOMTEC, a soutenu fortement cette orientation. Finalement, la section 71 a donné son feu vert. La leçon que j’en tire ? Révérence à Guy Massé : l’intelligence est collective. Elle se développe en réseau. Je le soutiens dans ma thèse.

Réseau… Réseau… Il faut étudier cela de plus près. Bon, allez, j’y retourne !